DANS LE NORD-EST DE LA SYRIE , AUPRÈS DES ENFANTS FRANÇAIS PRISONNIERS 

Me Matthieu Bagard, co-président d’Avocats sans frontières, Me Marie Dosé, et deux représentants du Collectif des Familles Unies se sont rendus fin février dans le Nord-Est de la Syrie. 

Communiqué du Collectif des Familles Unies du lundi 04 mars 2024

Nous avons pu rencontrer des responsables de l’Administration kurde, et avoir accès au Centre de réhabilitation Orkesh et au camp de prisonniers Roj. C’est la première fois qu’une délégation française composée d’avocats et de représentants de familles peut se rendre dans le Nord-Est syrien, visiter les camps et rencontrer des enfants, des femmes, des jeunes majeurs français qui croupissent dans des centres de détention depuis des années. Toutes les tentatives précédentes ont été bloquées à l’initiative des autorités françaises. 

Nous avons eu un long entretien avec M. Badran Çiya Kurd, co-président du Département des Affaires étrangères de l’Administration autonome. Nous lui avons exposé nos positions, concernant le rapatriement nécessaire de tous les ressortissants français détenus dans le nord-est de la Syrie, en particulier de la centaine d’enfants qui survivent depuis 5 ans et plus dans le camp Roj. M. Badran Çiya Kurd nous a longuement parlé de la situation dans le Nord-Est syrien, marquée par les bombardements répétés de la Turquie sur des infrastructures civiles, qui privent une grande partie de la région d’électricité et qui affectent gravement la vie de la population civile. Il a insisté sur le manque de soutien de la communauté internationale face à ces attaques de la Turquie, et nous a confirmé que l’Administration kurde demandait toujours aux pays étrangers le rapatriement de leurs ressortissants, en particulier des enfants et des femmes détenues dans les camps. Les modalités particulières des rapatriements, les conditions du transfert des femmes et des enfants, sont entre les mains de la France en ce qui concerne les ressortissants français. Cet entretien nous a confirmé que les autorités françaises ont les capacités de faire revenir en France l’intégralité des enfants et des femmes détenus dans les camps, après négociations avec les responsables de l’Administration kurde, pour qui la présence de ces femmes et enfants dans les camps est une lourde charge. Par ailleurs, la lenteur du processus de rapatriement permet à Daech de se reconstituer à l’intérieur même des camps et d’accentuer sa propagande auprès des détenues et des enfants.

Nous avons visité le centre de réhabilitation d’Orkesh, où 151 garçons étrangers de 11 à 18 ans (et un peu au-delà) sont détenus. Un autre centre du même type, le centre Houri, accueille 108 garçons. L’Administration kurde insiste sur la nécessité de créer et développer de ces centres, à cause de la radicalisation des garçons qui grandissent dans les camps. En revanche, les experts des Nations Unies et les organisations défendant les droits humains estiment que la séparation brutale des garçons et de leur mère dans les camps et leur transfert dans ce type de centres est une violation du droit international et de la Convention des droits de l’enfant. Nous avons pu rencontrer 4 des 5 garçons français qui vivent dans ce centre. Ces 4 garçons, emmenés enfants en Syrie par leurs parents, qui n’ont donc rien choisi, ont connu les camps et la prison durant plusieurs années avant d’être transférés à Orkesh. Leur état de santé est catastrophique : deux sont gravement blessés à la tête et ont le corps couvert de blessures, qui provoquent des douleurs permanentes, l’un a un bras atrophié, un autre ne voit plus que d’un œil, un troisième a de graves blessures à la jambe, un autre souffre d’une maladie du rein. Il n’y a pas dans le nord-est de la Syrie de possibilité de les soigner ou de traiter leurs blessures, et les responsables du centre nous ont confirmé que la seule solution était leur rapatriement. Ces garçons nous ont suppliés de ne pas les abandonner et de tout faire pour qu’ils soient rapatriés. La mère et la fratrie de l’un d’entre eux ont été rapatriées en France sans lui. Les autorités françaises savent où se trouvent ces garçons et dans quel état ils sont. Cette rencontre fut pour nous un choc : comment les autorités d’un État de droit peuvent-elles abandonner de jeunes Français, partis enfants en Syrie, dans un tel état alors qu’elles avaient et ont toujours la capacité de les rapatrier? C’est profondément choquant. Nous nous sommes entretenus avec les responsables du centre Orkesh qui nous ont confirmé que des rapatriements pouvaient sans difficulté aucune être organisés par les pays étrangers à partir du centre.

Le dernier jour de notre visite, nous avons eu accès durant un après-midi au camp de prisonniers Roj. Nous n’avons pu visiter que l’une des 3 sections du camp (Roj 1). Dans ce camp, situé à quelques kilomètres de la frontière irakienne, et non loin de la Turquie, s’entassent sous des tentes 1500 enfants étrangers et leurs mères. Parmi eux, plus de 100 enfants français, dont la plupart ont moins de 12 ans, qui survivent ici depuis maintenant plus de 5 ans. Des dizaines d’enfants français nous ont rapidement accompagnés dans les allées poussiéreuses du camp, se présentant, posant des questions. Nous avons pu parler longuement avec des femmes françaises qui nous ont rejoints. Leurs questionnements portaient essentiellement sur les conditions d’incarcération en France (les femmes françaises sont systématiquement placées en détention provisoire à leur retour, ce qui n’est pas le cas dans d’autres pays européens), les difficultés pour rencontrer leurs enfants en prison, la longueur des délais pour les familles pour visiter et prendre en charge les enfants. 

Pour les enfants, la situation dans le camp ne fait qu’empirer : il n’y a plus d’électricité depuis les bombardements turcs d’il y a un mois, l’accès à l’eau est souvent difficile, se chauffer est compliqué, il n’y a aucune offre de soins adéquate, et nous ne parlons même pas d’aide psychologique, il n’y a pas d’école (quelques cours sont dispensés dans le camp, mais aucun suivi éducatif n’est mis en place, et sûrement pas en français, alors que les petits Français constituent la population européenne la plus importante du camp). Ces enfants sont confinés dans une prison à ciel ouvert alors qu’ils ne sont coupables de rien, payant pour les fautes de leurs parents. Leur pays défend les droits de l’homme, fait de beaux discours sur la protection de l’enfance, et abandonne ses propres enfants dans un camp de prisonniers d’un pays en guerre. Cela fait 5 ans, 6 ans, que cette ignominie perdure. Pour nous, ce fut un crève-cœur de les quitter et de les laisser dans cette prison.

La situation dans le nord-est de la Syrie devrait inciter les autorités françaises à envisager un rapatriement général, et à respecter le droit international : les attaques turques rendent la situation de plus en plus instable, les milices pro-iraniennes attaquent les forces de la Coalition et les Forces Démocratiques Syriennes, et Daech est toujours actif. Un éventuel retrait américain pourrait faire tomber les camps entre les mains des troupes de Bachar Al-Assad. Est-ce que la France des droits humains veut que des petits Français deviennent les prisonniers d’Assad ?

Notre Collectif, après cette visite, demande de nouveau au Président de la République, au gouvernement français, de rapatrier les ressortissants français détenus dans le Nord-Est de la Syrie, en particulier les enfants et les garçons détenus dans le centre Orkesh. Les adultes doivent être jugés en France, et les enfants doivent être libérés : ils subissent depuis tant d’années, dans des conditions indignes, une détention arbitraire dénoncée par les Nations Unies et différentes instances internationales, et par l’ensemble des organisations de défense des droits humains. 

Nous remercions M. Badran Çiya Kurd, co-président du Département des Affaires étrangères de l’Administration Autonome du Nord et de l’Est de la Syrie, pour avoir autorisé ces visites, et pour la disponibilité de ses services.

Le 4 mars 2024.

Le Collectif des Familles Unies