« Les enfants des camps syriens sont des victimes que la France abandonne en leur faisant payer le choix de leurs parents »

Dessin d’un enfant français détenu dans un camp de prisonniers en Syrie

Plus de 110 personnalités écrivains, artistes, médecins, professeurs, universitaire, magistrats… appellent, dans une tribune au « Monde », au rapatriement des enfants français et de leurs mères détenus dans des conditions désastreuses.

Depuis la publication de cette tribune, le 19 juin 2021 dans le journal le Monde, d’autres personnalités ont déclaré soutenir cet appel 

Depuis plus de deux ans, près de 200 enfants français sont détenus arbitrairement avec leurs mères dans les camps de Roj et d’Al-Hol, dans le nord-est de la Syrie. Les conditions de vie dans ces camps sont désastreuses et la situation n’en finit pas de se détériorer. Ces enfants français, dont la grande majorité a moins de 6 ans, portent les stigmates de leurs blessures et de leurs traumatismes. Ils ne bénéficient d’aucun soin approprié et ne sont pas scolarisés.

De nombreux observateurs et ONG font état depuis des années de cette situation profondément attentatoire aux droits humains. Le 8 février dernier, une vingtaine d’experts indépendants des droits de l’homme auprès des Nations unies ont appelé à une action immédiate pour « prévenir des dommages irréparables aux personnes en situation vulnérable qui y sont détenues » et ont relevé qu’« un nombre indéterminé de personnes sont déjà mortes à cause de leurs conditions de détention ».

Mme Fionnuala Ni Aolain, rapporteuse spéciale sur la promotion et la protection des droits de l’homme et des libertés fondamentales dans la lutte antiterroriste, a déclaré que « l’existence de ces camps entache la conscience de l’humanité ». Dans son rapport du 17 février intitulé « Europe’s Guantanamo », l’ONG Rights and Security International (RSI) décrit avec précision l’état de santé dégradé et les profonds traumatismes de ces enfants laissés sans soins.

Traitements inhumains

L’Unicef, le Comité international de la Croix-Rouge, le haut responsable de l’ONU M. Panos Moumtzis, la commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Mme Dunja Mijatovic, et la haute-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, Michelle Bachelet, ont tous appelé au rapatriement de ces enfants dans leur intérêt supérieur. En France, la Commission nationale consultative des droits de l’homme et le Défenseur des droits ont adopté la même posture, sans que l’exécutif ne se décide à reconsidérer son refus catégorique de rapatrier ces enfants et leurs mères.

Aux conditions de détention indignes s’ajoutent les traitements inhumains et dégradants auxquels ces enfants doivent faire face. Ils ont interdiction de parler avec leurs familles, et l’accès aux camps est interdit aux familles françaises et aux avocats. Ces femmes et ces enfants ont tous ou presque été incarcérés dans une prison souterraine située près de Qamishli et sont restés entassés dans des cellules de quelques mètres carrés, sans pouvoir ni se laver ni manger à leur faim, durant des semaines et parfois des mois.

« CES ENFANTS SONT INNOCENTS. ILS N’ONT PAS CHOISI DE PARTIR EN SYRIE NI DE NAÎTRE EN ZONE DE GUERRE OU DANS CES CAMPS. »

Ces enfants sont innocents. Ils n’ont pas choisi de partir en Syrie ni de naître en zone de guerre ou dans ces camps. Ils sont des victimes que la France abandonne en leur faisant payer le choix de leurs parents. Laisser périr ces enfants dans ces camps est indigne de notre État de droit et contraire à nos engagements internationaux. Les rapatrier sans leurs mères, comme le souhaiteraient certains États, ne répond pas à l’intérêt supérieur de ces enfants. Ces femmes ne peuvent de toute façon être jugées qu’en France et doivent répondre de leurs actes devant les juridictions antiterroristes françaises chargées de leurs dossiers.

Récemment encore, les autorités kurdes ont rappelé qu’elles ne pouvaient ni ne voulaient les juger, et ont exhorté les États étrangers à rapatrier ces enfants avec leurs mères.

La Cour européenne des droits de l’homme, saisie du cas de trois enfants français et de leurs mères détenues arbitrairement dans les camps du Nord-est syrien, siégera le 29 septembre prochain en Grande Chambre. Le Parlement européen a, quant à lui, voté une résolution en février dernier appelant au rapatriement de tous les enfants européens dans leur « intérêt supérieur ». La Belgique, la Finlande et le Danemark ont rendu publique leur décision de rapatrier l’ensemble de leurs ressortissants, et l’Allemagne et l’Italie ont d’ores et déjà commencé à rapatrier des enfants et leurs mères. Les États-Unis, la Russie, le Kosovo, l’Ukraine, la Bosnie, l’Albanie, l’Ouzbékistan et le Kazakhstan ont rapatrié ou rapatrient actuellement leurs ressortissants.

Nous appelons la France à rapatrier immédiatement ces enfants français qui, victimes de traitements inhumains et dégradants, périssent à petit feu dans les camps syriens.

Tribune parue le 19 juin 2021 dans le journal « Le Monde » 

Les Signataires :

Philippe ANNOCQUE, écrivain ; Pascale ARBILLOT, actrice; Ariane ASCARIDE, comédienne; Dominique ATTIAS, première vice-présidente de la Fédération des Barreaux d’Europe, Secrétaire générale de l’association Louis Chatin pour la défense des droits de l’enfant ; Yves AUBINDE LA MESSUZIERE, ancien ambassadeur; Pierre AUSSEDAT, acteur ; Geneviève AVENARD, défenseure des enfants 2014-2020, ex-présidente du Réseau Européen des Défenseurs des Enfants ; Geneviève AZAM, économiste ; Patrick BAUDOIN, président d’honneur de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme ; Thierry BARANGER, magistrat honoraire, ancien président du tribunal pour enfants de Paris et Bobigny ; François BEL, artiste sculpteur, plasticien; Rachid BENZINE, écrivain, islamologue ; Muriel BEYER, éditrice; Jean-Marc BOIVIN, directeur de programme Handicap International; Sandrine BONNAIRE, actrice ; Éric BONNARGENT, écrivain; Jean-Marc BORELLO, président du Groupe SOS ; Ronan BOUROULLEC, designer ; Rony BRAUMAN, ancien président de Médecins Sans frontières France ; Jean-Charles BRISARD, président du Centre d’Analyse du Terrorisme; Jean-Marie BURGUBURU, président de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme ; Alain CANONNE, président d’Afrique et Création ; Ursula CARUEL, artiste plasticienne ;  Philippe CAUBERE, comédien ; Jean Paul CHAGNOLLAUD, professeur de sciences politiques à l’université Cergy-Pontoise, directeur de la revue internationale Confluences Méditerranéennes ; Elie CHOURAQUI, réalisateur, producteur ; Lyne COHEN-SOLAL, journaliste et ancienne adjointe à la mairie de Paris ; Jean-Marie COMBELLES, comédien; Roger CORNILLAC, acteur et metteur en scène; Dominique Coujard, magistrat et ancien président de cour d’assises ; COSTA-GAVRAS, réalisateur ; Boris CYRULNIK, psychiatre ; Daniel DAMART, éditeur ; Marie DARRIEUSSECQ, écrivaine; Vincent DEDIENNE, acteur, auteur, metteur en scène ; Émilie DELEUZE, réalisatrice ; Claire DENIS, réalisatrice ; Marie DERAIN, défenseure des enfants 2011-2014 ; Marie DESPLECHIN, écrivaine ; Marie DIDIER, médecin, écrivaine ; Jacques DOILLON, réalisateur; Sébastien DOUBINSKY, écrivain; Michel DUCLOS, ancien ambassadeur de France en Syrie ; Françoise DUMONT, présidente d’honneur de la Ligue des Droits de l’Homme ; Anny DUPEREY, actrice; Julie ESTEBE, écrivaine ; Marina EUDES,maitre de conférences en droit public ; Georges FENECH, ancien juge d’instruction; Nicole FERRONI, actrice, humoriste, chroniqueuse ; Audrey FLEUROT, actrice ; Michel FORST, rapporteur spécial des Nations Unies, secrétaire général de l’Institut français des Droits et Libertés ; Cathy GALLIEGUE, écrivaine ; Julie GAYET, comédienne; Susan GEORGE, politologue, écrivaine franco-américaine ; Jean-Pierre GETTI, magistrat honoraire, ancien président de cour d’assises ; Bernard GOLSE, pédopsychiatre, professeur émérite de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, président de l’Association Européenne de Psychopathologie de l’Enfant et de l’Adolescent ; Romain GOUPIL, réalisateur; Anne GRAVOIN, violoniste ; Robert GUEDIGUIAN, réalisateur ; Mia HANSEN-LOVE, réalisatrice ; Isabelle HAUSSER, écrivaine ; Adeline HAZAN, magistrate, ancienne contrôleure des lieux de privation de liberté, conseillère spéciale auprès du président d’Unicef France ; Serge HEFEZ, psychiatre, psychanalyste ; Nicolas HENIN, journaliste, ancien otage de l’État islamique ; Jacques JOSSE, écrivain; Ismaël JUDE, écrivain ; Gabriel JULIEN-LAFERRIERE, réalisateur ; Jean-Claude LALUMIERE, écrivain ; Martine LAROCHE-JOUBERT, grand reporter ; Camille LAURENS, écrivaine ; Bertrand LECLAIR, romancier, essayiste ; Henri LECLERC, avocat honoraire, président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme ; Claude LELOUCH, réalisateur ; Joëlle LOSFELD, éditrice; Édith MASSON, écrivaine ; Gilles MARCHAND, écrivain; Lionel-Édouard MARTIN, écrivain ; Corinne MASIERO, actrice; Marie-Castille MENTION-SCHAAR, réalisatrice ; Noémie MERLANT, actrice et réalisatrice ; Jean-Benoît MEYBECK, illustrateur, graphiste, auteur de bandes dessinées et de livres jeunesse ; Valérie MILLET, éditrice ; Ariane MNOUCHKINE, metteuse en scène de théâtre; Vincent MONADE, éditeur, ancien président du CNL ; Richard MORGIEVE, écrivain ; Laure MURAT, historienne, écrivaine, professeure à l’Université de Californie à Los Angeles ; Jean NAVARRO, professeur honoraire de pédiatrie, ancien directeur de la politique médicale de l’APHP ; Éric OUZOUNIAN, journaliste, écrivain, père d’une des victimes de l’attentat du Bataclan ; Martin PAGE, écrivain ; Eric PESSAN, écrivain; Sébastien PIETRASANTA, rapporteur du projet de loi sur la lutte contre le terrorisme ; Raphaël PITTI, médecin-général des armées ; Edwy PLENEL, journaliste ; Gilles PORTE, cinéaste ; Sophie PUJAS, écrivaine, journaliste; Bruno RAFFAELLI, comédien ; Jean-Michel RIBES, metteur en scène et auteur ; Pascal ROGARD, directeur général de la Société des Artistes et Compositeurs Dramatiques; Jean-Luc RONGE, président de Défense des Enfants-International France ; Jean-Pierre ROSENCZVEIG, magistrat honoraire, ancien président du tribunal pour enfants de Bobigny ; Anne ROUMANOFF, actrice ; Laurine ROUX, écrivaine; Emmanuel RUBEN, écrivain ; Malik SALEMKOUR, président de la Ligue des Droits de l’Homme ; Georges SALINES, ancien médecin de santé publique, membre de l’Association française des Victimes du Terrorisme, père d’une des victimes de l’attentat du Bataclan ; Pierre SANTINI, acteur ; Josyane SAVIGNEAU, biographe et journaliste ; Inga SEMPE, designer ; Bruno SOLO, acteur ; Antoine SPIRE, président du Pen Club de France; Pierre SUESSER, pédiatre, médecin de santé publique en PMI Seine-Saint-Denis ; Jeanne SULZER, responsable de la commission Justice internationale d’Amnesty International France ; Sandra SZUREK, professeur émérite à Paris-Nanterre, ancienne vice-présidente de l’Association Française des Nations-Unies ; Philippe TORRETON, acteur ; Anne-Karen deTOURNEMIRE, écrivaine ; Marc TREVIDIC, président de cour d’assises, ancien juge anti-terroriste ; Virginie TROUSSIER, écrivaine ; Romain VERGER, écrivain; Marc VILLEMAIN, écrivain ; Zahia ZIOUANI, cheffe d’orchestre.

PLUSIEURS CAS DE COVID-19 PARMI LES FEMMES DÉTENUES DANS LE CAMP ROJ, AU NORD-EST DE LA SYRIE

Communiqué du  » Collectif des Familles Unies  » du 3 avril 2021

Camps De Roj dans le Nord-est de la Syrie

Ce que nous redoutions depuis un an et qui était prévisible est en train d’arriver. Au moins six femmes malades, dont des Françaises, ont été testées positives au COVID-19 dans le camp de prisonniers Roj, dans le nord-est de la Syrie. Les femmes ont été placées à l’isolement dans le camp, et sont « traitées » avec du Doliprane. Leurs enfants ont été répartis dans d’autres familles ou sont sous la surveillance d’autres femmes. Dans ce camp où la distanciation physique est quasiment impossible à respecter, où des centaines d’enfants sont détenus dans des conditions indignes avec leurs mères, il est à craindre que le nombre d’infections soit d’ores et déjà bien plus élevé, et que le virus se répande rapidement. De nombreuses femmes et de nombreux enfants présentent des pathologies diverses (asthme, diabète, infections pulmonaires…) qui les exposent directement à un danger de mort. Les moyens sanitaires et les prises en charge médicales pour contrer ou traiter la maladie, dans la région et encore plus dans le camp, sont quasiment inexistants.

Dans ce camp, géré par les Forces Démocratiques Syriennes (prokurdes), des dizaines d’enfants français et leurs mères sont détenus depuis deux ans, et pour certains depuis trois ans et plus. Les enfants survivent dans ce camp sans protection, sans école, sans soins appropriés. Tous les appels au rapatriement, lancés par les familles, mais aussi par l’ONU, la Croix-Rouge, l’UNICEF, le Parlement européen, des parlementaires, le CNCDH, par toutes les organisations de défense des droits humains et par l’Administration kurde elle-même, sont restés lettre morte face à un gouvernement figé dans une posture tout aussi inhumaine face à la détresse des enfants qu’irresponsable face aux enjeux sécuritaires.

Le Président de la République sait que des vies sont en jeu, que depuis des mois la situation se dégrade, et qu’aujourd’hui un nouveau palier est franchi. L’épidémie de COVID-19 peut faire des ravages dans ce camp. Ces enfants et ces femmes auraient dû être rapatriés depuis longtemps. Il s’agit maintenant d’arrêter ce jeu de massacre, d’intervenir avant que ne meurent des enfants et leurs mères, et de prendre la seule décision qui corresponde aux valeurs de justice, de droit, d’humanité, d’éthique : rapatrier ces enfants et leurs mères pour éviter le pire.

Le 3 avril 2021

Le « Collectif des Familles Unies » 

Remarques à certains journalistes qui font des « reportages » dans les camps : Les camps de Roj et Al-Hol ne sont pas des zoos, ce sont des camps de prisonniers

Nous, familles d’enfants et de femmes détenus dans les camps de prisonniers du nord-est de la Syrie, nous vous demandons de garder la distance et le recul nécessaires qu’imposent leurs conditions de détention.

Camps de Roj
Camps de femmes et d’enfants prisonniers à Roj dans le nord-est de la Syrie

Vous êtes autorisés à accéder aux camps, pourtant interdits d’accès à nous, parents et grands-parents, oncles et tantes, mais aussi aux avocats, ou aux députés et eurodéputés français.

En recueillant la parole de celles que vous « interviewez » et mettez en scène, vous n’avez jamais fait mention de cette interdiction qui aurait pourtant dû vous interroger. Car depuis trois semaines, il s’agit bien de cela ; d’une mise en scène orchestrée par la propagande de ceux qui les détiennent à laquelle vous vous prêtez en toute connaissance de cause. La parole de ces femmes n’est pas libre, et vous le savez : elles sont prisonnières, et chacun de leurs mots est un risque qu’elles font peser sur leur sécurité et sur celle de leurs enfants. Elles sont tenues à la place que leur assignent leurs conditions de détention et leurs geôliers. Et quand vous les interrogez, vous ne pouvez oublier que c’est tout ce qui les entoure que vous interviewez : leurs gardiens, les autres femmes plus ou moins radicalisées, et finalement vous et votre recherche du scoop « quoiqu’il en coûte »… La presse est libre, mais leur parole ne l’est pas. Loin de nous la volonté de transformer ces femmes qui sont nos filles, nos sœurs, nos belles-filles en victime. Mais leur parole ne peut avoir de sens et de portée qu’en dehors de ces camps où plus rien n’est pensé, réfléchi et conscientisé : il n’est question, à Roj et Al Hol, que de survie. Quelles paroles et quelles images diffusez-vous exactement ? Celles du désespoir, de la souffrance, du malheur, ou celles qui vous sont offertes sur un plateau par ceux qui détiennent arbitrairement des enfants et leurs mères dans des camps de prisonniers en zone de guerre ? 

Nous, familles de ces femmes et de ces enfants, savons comment ces « interviews » sont menées. Les gardiens de ces camps décident de qui parlera aux journalistes : des mères sont emmenées jusqu’à vous, qu’elles le veuillent ou non, et certaines d’entre elles ont refusé de répondre à vos questions et s’en souviennent encore… Et vous, de retour en France, ne saurez jamais rien de leur silence et de ses conséquences.

Nous vous demandons de ne pas soumettre ces mères et leurs enfants à une pression médiatique qui répond davantage à la recherche d’un « scoop » qu’à la quête d’une information objective sur ce qui est : elles ne sont libres de rien. Elles sont prisonnières et les mots qu’elles prononcent appartiennent à leur pays qui refuse de sauver leurs enfants… Des images scandaleuses prises par une pseudo-journaliste dans le camp de Al-Hol aux photos de « mode » obtenues dans le camp Roj (qui ne reflètent en rien la réalité de la vie du camp), les paroles recueillies de ces femmes, à ce stade, les photos ou les films que vous prenez et diffusez en disent plus sur vous que sur elles. Attendez de les entendre dans une salle d’audience du Tribunal judiciaire de Paris pour faire résonner leurs paroles dans une autre enceinte que celle de l’arbitraire et de la violence que charrie cette incarcération. Depuis trois semaines, toutes ces femmes nous racontent à quel point elles ont l’impression d’être des animaux d’un zoo, et certaines d’entre elles ne sortent plus de leurs tentes de peur d’être « choisies » par vous : en avez-vous conscience ? Appelez-vous cela un « reportage » ? 

Arrêtons d’alimenter le pire. Il n’existe qu’une priorité, qu’une urgence ; celle de rapatrier ces enfants et leurs mères. Que les mots des enfants résonnent dans des cours d’école et que ceux de leurs mères nous donnent enfin rendez-vous avec leur histoire ; la nôtre. 

Le 31 mars 2021

Des proches des familles détenues dans les camps de prisonniers Roj et Al-Ho

La France fait de la protection des enfants dans les conflits armés une « priorité absolue » et abandonne des enfants français dans des camps de prisonniers en Syrie…

Communiqué de presse du 16 février 2021

Il y a deux ans, l’État Islamique perdait à Baghouz, en Syrie, son dernier bastion, et la défaite territoriale de Daech était consommée en mars 2019. Dans cette bataille, des milliers de combattants ont perdu la vie comme des milliers de civils et d’enfants. Les femmes et les enfants qui ont survécu ont été envoyés dans le camp de Al-Hol, où la plupart d’entre eux sont toujours détenus.

Voilà deux ans que des dizaines d’enfants français sont détenus avec leurs mères dans des camps de prisonniers du nord-est de la Syrie. Pour d’autres enfants français, arrêtés avec leurs parents dès 2017 ou 2018 et envoyés dans le camp Roj, voilà trois ans, voire plus, qu’ils sont prisonniers. Des années donc que des détenus étrangers survivent dans des prisons qui sont des mouroirs, sans aucune perspective, sans accès à leurs familles, à un avocat, et sans aucun moyen de communication. Et voilà des années maintenant que des enfants français souffrent dans l’horreur de ces camps. Malades, blessés, traumatisés, ils attendent qu’on leur vienne en aide, mais personne ne veut entendre leur plainte. La souffrance de ces enfants ne semble pas atteindre celles et ceux qui ont le pouvoir et le devoir de les protéger, et tout particulièrement celui qui a le pouvoir et le devoir de les ramener.

Pourtant, l’ONU comme la Croix-Rouge ou l’UNICEF ont clairement insisté sur le fait que ces enfants sont des victimes, et qu’ils doivent être traités comme telles. Ce n’est pas le cas. Profitant honteusement du fait que ces enfants sont prisonniers dans une zone de non-droit entre les mains d’un acteur non étatique, l’État français s’arroge un droit de vie et de mort sur ces enfants : il laisse périr indéfiniment la plupart d’entre eux entre des barbelés, et en sauve discrétionnairement quelques-uns de temps à autre et au compte-gouttes. 

35 enfants français ont été rapatriés à ce jour : 17 en 2019, 11 en 2020, et 7 en janvier 2021.

Il en reste près de deux cents

Deux ans de détention, trois ans et plus pour des enfants dont les deux tiers ont moins de six ans. Des années sans droit, sans protection, sans école, sans soins appropriés, sans identité pour beaucoup. Des années à survivre dans des conditions épouvantables, et une situation qui ne fait qu’empirer. Des traumatismes qui s’accentuent, des maladies non soignées, des femmes et des enfants très gravement malades, des enfants qui ont peur, qui ont mal, à qui on vole leur enfance… Voilà le résultat des atermoiements de la politique française, de la « doctrine » française, de cette doxa qui justifie encore cette guerre faite à des enfants deux ans après la chute de Daech. Encore une fois, en ce début d’année, les organisations internationales se sont manifestées pour demander à de nombreux pays de rapatrier leurs ressortissants : l’ensemble des experts de l’ONU ont lancé un appel à 57 pays — dont la France — pour que soit organisé sans tarder le rapatriement des femmes et des enfants prisonniers des camps, estimant que la situation humanitaire et sécuritaire se détériorait de jour en jour. Le porte-parole du Secrétaire-Général de l’ONU déclarait le 11 février : « Vous savez que si nous laissons des enfants de 5 ans, de 10 ans, dans ces conditions, nous détruisons leur avenir et les exposons à un extrémisme potentiel. » De son côté, la nouvelle administration américaine a pris une position claire, par la voix de l’Ambassadeur Jeffrey DeLaurentis, appelant les pays à rapatrier en ces termes : « Au-delà d’être la meilleure option du point de vue de la sécurité, le rapatriement est également la bonne chose à faire. ». Mais rien, pas une réaction, pas un geste, ni un regard de la France pour ces appels à l’humanité et à la responsabilité.

En France, les prises de position sans ambages du Défenseur des Droits et de la CNCDH sont également restées lettre morte. Récemment, le Comité des Droits de l’Enfant de l’ONU a précisé que la France avait juridiction sur les enfants français détenus dans les camps syriens, et avait la capacité et le pouvoir de les rapatrier contrairement à ce qu’elle assénait pour mieux échapper à sa responsabilité. Mais la France, par la voie de son pouvoir exécutif, persiste à s’abstenir, à laisser pourrir la situation et périr ses enfants.

Certains ministres français s’enferrent publiquement dans des déclarations approximatives et mensongères pour tenter, tant bien que mal, de justifier le parti pris honteux de la France d’abandonner en zone de guerre des enfants victimes à leur sort. Pour mieux expliquer ou justifier l’inertie française, des membres de l’exécutif osent ainsi assurer que des difficultés insurmontables en matière logistique et une extrême dangerosité de la zone concernée rendraient ces camps inaccessibles. Et pendant ce temps, de multiples délégations, des humanitaires, et des journalistes se rendent dans ces camps et nous alertent sur les conditions de vie dramatiques dans lesquelles ces enfants survivent. Et pendant ce temps, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan ou le Kosovo rapatrient des centaines d’enfants et leurs mères. 

Ces pays n’ont pas les moyens dont dispose la France, mais, contrairement à elle, ont trouvé le courage politique de prendre leur responsabilité : l’Ouzbékistan a rapatrié en décembre dernier 72 enfants et 25 femmes sans aucune difficulté logistique. Un MINISTRE a récemment évoqué l’existence de prétendus « accords internationaux » qui empêcheraient les rapatriements. Mais de quels accords internationaux parle-t-on ? De ceux qui prévoiraient le maintien d’enfants innocents en détention dans des conditions épouvantables, alors que les experts de l’ONU rappellent clairement à de nombreux pays, dont le nôtre, que le refus de les rapatrier est une violation claire du droit international humanitaire et de la Convention Internationale des Droits de l’enfant ? Enfin, on nous ressert en désespoir de cause et pour mieux justifier l’abandon des enfants détenus avec leurs mères l’argument selon lequel les adultes doivent être jugés sur place, mais comme l’affirme Fionnuala Ní Aoláin, Rapporteur Spécial de l’ONU, il ne peut y avoir de procès équitable ni en Syrie ni en Irak, et des acteurs non étatiques (comme l’Administration kurde du nord-est de la Syrie) ne peuvent pas organiser de procès au nom des États. Dire qu’il faut « les » juger sur place est une ineptie, un argument fallacieux et illusoire dont le pouvoir exécutif a parfaitement conscience. Aucun procès n’est à venir et ne viendra du Kurdistan, et la France le sait depuis des années désormais. 

Dans ce tragique abandon de leurs ressortissants, les pays de l’Europe démocratiques se sont distingués par leur inhumanité envers les enfants innocents et leur irresponsabilité sur le plan sécuritaire. Mais depuis quelques mois, l’Italie, l’Allemagne et la Finlande ont commencé à rapatrier des enfants avec leurs mères, jugeant que c’était l’intérêt supérieur des enfants qui devait être la préoccupation principale et que l’on ne pouvait pas, dans cette perspective, rapatrier les enfants sans elles. L’État français, malheureusement, s’échine à les voir rester sur place ou depuis peu, à acculer les femmes à se séparer brutalement de leurs enfants dans les pires conditions. Parce qu’on les arrache à leurs mères en quelques minutes au milieu du camp, parce qu’on sépare des fratries, parce qu’on en laisse certains sous la tente qui regardent partir les frères et sœurs, parce qu’on a fait en sorte que ces mères n’aient plus aucun espoir, pas même celui d’être jugées pour ce qu’elles ont fait, et qu’on veut les rendre responsables de ne pas supporter les cris de leurs enfants qui ne veulent pas être emmenés sans elles dans un pays qui prend le risque, depuis trois ans, de les voir tous mourir plutôt que de les voir rentrer. C’est faire peu de cas des droits et de l’intérêt supérieur des enfants. C’est aussi faire peu de cas de la justice française puisque toutes ces femmes sont judiciarisées en France et nulle part ailleurs, et qu’elles sont toutes sous le coup de mandats d’arrêt internationaux émis par des juges français. Ce faisant, l’État français agit contre l’intérêt des enfants, mais également et contre le droit international, et il le sait : il privilégie une sous-traitance sordide de prisonniers dans un nouveau Guantanamo peuplé d’enfants, interdit d’accès aux avocats et aux familles.

Nous, familles, n’en pouvons plus de voir nos petits-enfants, nos nièces et nos neveux dépérir dans ces camps, s’abîmer de plus en plus au fur et à mesure que le temps passe dans cet univers sordide. Nous n’en pouvons plus des atermoiements de ce pouvoir politique complètement sourd à la détresse des enfants, prêt à sacrifier la vie de dizaines d’enfants victimes et innocents pour satisfaire des intérêts purement électoralistes. En septembre 2020, des familles se réunissaient à Paris pour exhorter la France à rapatrier ces enfants et leurs mères, soutenues par l’appel de 67 parlementaires français appelant au retour de nos ressortissants.

Aujourd’hui, deux parlementaires en appellent à nouveau au pouvoir exécutif et exhortent leurs collègues du sénat et de l’Assemblée nationale à faire preuve d’un courage politique qui manque tant au président de la République qu’au gouvernement.

Cela n’a que trop duré : notre pays proclame à la tribune de l’ONU que la protection des enfants dans les conflits est une priorité absolue de la France, et condamne en même temps des dizaines d’enfants français à la détention dans des camps de prisonniers. Ce double langage est insupportable. Faites enfin ce que vous dites : protéger les enfants victimes des conflits armés, c’est rapatrier les enfants français de Syrie !

Le Collectif des Familles Unies demande une nouvelle fois au Président de la République de rapatrier les ressortissants français prisonniers en Syrie et en Irak, afin que les adultes soient jugés en France et que les enfants puissent être protégés, soignés et puissent avoir une vraie vie d’enfant et un avenir. Nous appelons également à la pleine applicabilité du protocole Cazeneuve, aujourd’hui mis à mal, pour que les femmes et les enfants français détenus en Turquie depuis des mois soient enfin expulsés vers la France. 

Le Président de la République a un pouvoir de vie et de mort sur ces enfants prisonniers en Syrie, parce qu’il a le pouvoir de les sauver en les rapatriant. C’est la seule issue possible, la seule qui respecte nos valeurs, celles que le Président de la République aime tant rappeler et appeler de ses vœux : celles de la justice, du droit, de la protection de l’enfance, de l’éthique, de l’humanité et de l’État de droit. 

Le 16 février 2021

Le « Collectif des Familles Unies »

LES AUTORITÉS FRANÇAISES RAPATRIENT SEPT ENFANTS DES CAMPS DE PRISONNIERS DU NORD-EST DE LA SYRIE

Communiqué de presse du 13 janvier 2021

Les autorités françaises ont rapatrié aujourd’hui sept enfants français du camp de prisonniers Roj, administré par les forces kurdes, dans le nord-est de la Syrie. Le Collectif des Familles Unies se félicite du retour de ces enfants, qui vont pouvoir enfin retrouver le chemin d’une vie d’enfant.

Si l’on peut se réjouir du fait que ces sept enfants échappent enfin à l’enfer des camps, après des années de détention, cette opération laisse un goût amer, même si elle prouve encore une fois que la France a la capacité de rapatrier qui elle veut, quand elle veut.

D’abord, c’est toujours la politique du « cas par cas », et donc du goutte à goutte, qui s’applique avec ce rapatriement qui intervient six mois après le précédent : la grande majorité des enfants, environ 200 enfants français, restent dans les camps, affrontent un nouvel hiver syrien et entament une nouvelle année de captivité sans école, sans protection, sans droits, dans des conditions que le Défenseur des Droits a qualifiées d’inhumaines et dégradantes.

Cette « politique » du « cas par cas » ne permet pas de résoudre le problème global des enfants français détenus dans les camps de prisonniers en Syrie. Au contraire, elle les maintient année après année dans des conditions indignes, prisonniers innocents sans perspective dans ce nouveau Guantanamo. Elle consiste à « sauver » quelques enfants de temps à autre et de laisser tous les autres souffrir et périr dans les camps. Elle est injuste et discriminatoire pour les enfants : le CNCDH vient d’ailleurs de redemander au gouvernement d’abandonner cette politique.

Ensuite, des enfants rapatriés sont rapatriés sans leurs mères. Ces dernières, épuisées, ne voyant plus aucune issue à cette crise interminable, ont accepté de se séparer de leurs enfants tout en restant elles-mêmes dans les camps, sans aucune perspective de retour. Attendre que chaque mère « craque » une par une pour rapatrier les enfants ne constitue pas une politique de protection des enfants, et ne permet pas de rapatrier tous les enfants. C’est même le contraire : ajouter aux traumatismes subis par ces enfants une séparation brutale et indéfinie avec leurs mères est non seulement d’une cruauté sans nom, mais en contradiction avec l’intérêt supérieur de ces enfants. Un pays comme la Finlande l’a bien compris, qui a rapatrié récemment des enfants finlandais avec leurs mères : le Ministère des Affaires étrangères de Finlande a indiqué qu’il ne pouvait que rapatrier les enfants avec leurs mères, pour respecter l’intérêt supérieur des enfants, qui doit être la préoccupation principale. L’Allemagne a également rapatrié le mois dernier des enfants avec leur mère.

C’est la voie dans laquelle nous espérons que la France va enfin s’engager : reconnaître qu’il est intolérable que des enfants français soient détenus dans des camps de prisonniers d’un pays en guerre, admettre, comme l’a affirmé le Comité des droits de l’enfant de l’ONU récemment, qu’elle a la responsabilité de la protection de tous ces enfants, respecter enfin la Convention Internationale des Droits de l’enfant, en considérant que l’intérêt supérieur de l’enfant doit être la préoccupation prioritaire. Les mères de ces enfants ne sont judiciarisées qu’en France, et il n’existe aucune perspective de procès reconnu et équitable sur place. La situation dans la région est toujours aussi instable. La prise en compte de l’intérêt et de la protection des enfants, comme les impératifs sécuritaires, impliquent que les ressortissants français adultes soient rapatriés et jugés en France. Il faut rapatrier TOUS les enfants, et rapatrier leurs mères avec eux.

Cette opération de rapatriement laisse encore une fois sur place l’immense majorité des enfants, qui souffrent et attendent le retour, mais aussi des femmes malades, atteintes de pathologies très graves. Il faut que la France se décide enfin à résoudre ce problème qui perdure depuis maintenant des années, et qui ne se résoudra pas par cette politique du goutte à goutte : il faut mettre fin à l’infamie de l’incarcération de TOUS ces enfants innocents, une bonne fois pour toutes, conformément aux impératifs de sécurité, et en respectant l’État de droit, les droits humains, les droits de l’enfant.

Collectif des Familles Unies